Chaque année, entre 14 000 et 35 000 tonnes de microplastiques se déposent dans les sols agricoles européens — rien qu’en France, la contamination des eaux de surface est documentée depuis plusieurs années. Pour un gérant de société de nettoyage, la question n’est plus théorique : certains produits d’entretien courants, et surtout les équipements utilisés quotidiennement, contribuent directement à cette pollution. Les clients institutionnels commencent à poser des questions. Les appels d’offres intègrent des critères environnementaux. Et la réglementation avance.
Cet article fait le point sur les sources réelles de contamination liées aux activités de nettoyage professionnel, les risques associés, et surtout les substitutions et pratiques qui permettent de réduire concrètement l’empreinte plastique de vos chantiers — sans sacrifier l’efficacité ni exploser les coûts à l’usage.
Ce que l’on appelle vraiment « microplastiques »
Définition et tailles
Les microplastiques sont des particules de plastique inférieures à 5 millimètres. En dessous de 1 micromètre, on parle de nanoplastiques. La distinction est importante en pratique : les microplastiques sont filtrables par les stations d’épuration (avec un rendement variable, autour de 70 à 95 %), les nanoplastiques beaucoup moins. Les deux se retrouvent dans les boues de stations, réutilisées en agriculture, et dans les eaux de rejet.
Deux grandes familles existent. Les microplastiques primaires sont fabriqués directement sous cette forme : billes abrasives dans certains nettoyants (les « microbeads », aujourd’hui interdites dans les cosmétiques en France depuis 2018), fibres synthétiques, granulés industriels. Les microplastiques secondaires résultent de la fragmentation de plastiques plus grands sous l’effet des UV, de l’abrasion mécanique ou des agents chimiques.
Les polymères les plus fréquents dans les produits d’entretien
Dans les formulations de nettoyants industriels, plusieurs polymères persistent régulièrement :
- Polyéthylène (PE) et polypropylène (PP) — présents dans les billes abrasives et les emballages fragmentés
- Polyester et polyamide — libérés par les chiffons et tampons en microfibres synthétiques au lavage
- Silicone (polysiloxanes) — utilisé comme agent de brillance ou conditionneur dans certains nettoyants pour plastique auto et revêtements sol
- Acrylates et polyacrylates — présents comme épaississants ou agents de surface dans les nettoyants multi-usages
⚠️ À garder en tête
Le silicone n’est pas biodégradable. Les nettoyants plastique intérieur contenant du silicone — très répandus dans le secteur auto — laissent un film persistant qui se fragmente par abrasion. Un produit étiqueté « sans silicone » n’est pas nécessairement exempt d’autres polymères : vérifiez la liste INCI ou demandez la fiche de données sécurité (FDS) complète au fournisseur.
⚠️ Les sources de microplastiques dans une activité de nettoyage professionnel
Les chiffons et tampons en microfibre : le point critique
Un chiffon microfibre standard libère entre 700 000 et 1 900 000 fibres par lavage en machine, selon une étude de l’INRAE publiée en 2021. Multipliez par le volume de lavage hebdomadaire d’une équipe de nettoyage de 10 personnes — le chiffre devient significatif. Ces fibres de polyester ou polyamide traversent partiellement les filtres des stations d’épuration et se retrouvent dans les eaux de surface.
La microfibre reste l’outil le plus efficace pour le nettoyage sans produit chimique des surfaces lisses. L’enjeu n’est pas de la supprimer, mais de limiter les rejets. Plusieurs leviers existent :
- Installer des filtres à fibres (type Guppyfriend ou équivalents industriels) sur les machines à laver du dépôt
- Privilégier les microfibres labellisées à faible émission de fibres (certification OEKO-TEX ou équivalent)
- Laver à basse température (30°C maximum) — la chaleur accélère la dégradation des fibres
- Réduire l’essorage à haute vitesse, qui augmente mécaniquement la libération de particules
Les emballages plastiques des produits concentrés
Un bidon de 5 litres de nettoyant concentré génère moins de plastique au gramme de produit actif qu’une série de flacons de 750 ml. C’est l’argument principal du conditionnement en vrac ou grand format. Mais au-delà de la réduction de volume, la qualité du plastique compte : un HDPE recyclé à 100 % (identifiable par le sigle ♻️ 2) se fragmente moins rapidement qu’un PET bas de gamme soumis aux UV dans un véhicule de service. Stockez vos bidons à l’abri de la lumière directe — pas seulement pour la stabilité du produit, mais pour ralentir la photodégradation de l’emballage lui-même.
🎯 Risques sanitaires et réglementaires : ce que les textes disent
Le règlement UE 528/2012 sur les biocides impose une évaluation de l’impact environnemental des substances actives, mais ne traite pas directement des microplastiques issus des excipients ou des emballages. La prise en compte réglementaire passe plutôt par :
- Le règlement REACH (CE n°1907/2006) : l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a proposé en 2019 une restriction des microplastiques ajoutés intentionnellement dans les produits, adoptée partiellement en octobre 2023. Elle s’applique progressivement aux nettoyants, cires et produits d’entretien contenant des polymères synthétiques particulaires.
- La directive-cadre sur l’eau (2000/60/CE) : transposée en droit français, elle fixe des objectifs de bon état écologique qui poussent les collectivités à exiger des prestataires des pratiques de nettoyage moins polluantes.
- Les appels d’offres publics : depuis la loi Agec (2020), les acheteurs publics français doivent intégrer des considérations environnementales dans leurs marchés. La réduction des microplastiques devient un critère d’évaluation dans certains marchés de nettoyage de collectivités.
« La restriction ECHA sur les microplastiques intentionnellement ajoutés couvre désormais les polymères synthétiques particulaires dans les produits d’entretien — avec un calendrier de mise en conformité progressif jusqu’en 2035 selon les catégories de produits. »
— Règlement UE 2023/2055, Journal officiel de l’UE, octobre 2023
Sur le plan sanitaire, l’ANSES a publié en 2022 un avis sur l’exposition humaine aux microplastiques. Les voies d’exposition pour les professionnels du nettoyage sont l’inhalation (fibres en suspension lors du dépoussiérage) et le contact cutané lors de la manipulation de produits contenant des polymères particulaires. Les données épidémiologiques restent insuffisantes pour établir des seuils d’exposition professionnelle, mais le principe de précaution justifie la réduction à la source.
✅ À retenir
La restriction REACH sur les microplastiques intentionnels (règlement UE 2023/2055) est entrée en vigueur en octobre 2023. Les sociétés de nettoyage utilisant des produits contenant des polymères particulaires doivent anticiper la reformulation de leurs gammes fournisseurs d’ici 2027-2030 selon les catégories.
Identifier les produits d’entretien à risque dans votre dotation
Tous les nettoyants ne sont pas égaux face à la problématique microplastiques. Voici une grille de lecture rapide pour auditer votre stock :
| Type de produit | Risque microplastiques | Point de vigilance |
|---|---|---|
| Nettoyant abrasif (poudre ou crème) | Élevé si formule ancienne | Vérifier absence de polyéthylène dans la FDS — chercher « PE particles » ou « abrasif polymère » |
| Nettoyant plastique auto avec silicone | Moyen à élevé | Film silicone fragmentation UV — préférer formule sans silicone ou à base d’huiles végétales |
| Détergent sol concentré en bidon | Faible (formule liquide) | Risque principalement lié à l’emballage — favoriser HDPE recyclé, grand conditionnement |
| Cire ou vernis sol (dispersion acrylique) | Moyen | Polyacrylates en suspension — vérifier conformité restriction REACH 2023 |
| Désinfectant de surface (base alcool ou chloré) | Faible | Formule sans polymère — vérifier norme EN 1276 ou EN 13727 pour efficacité bactéricide |
| Nettoyant multi-usages avec épaississant | Moyen | Polyacrylates comme épaississants — alternatives naturelles disponibles (xanthane, guar) |
Solutions concrètes pour réduire l’empreinte microplastiques de vos chantiers
Reformuler les achats : quels critères exiger au fournisseur ?
La première question à poser à votre fournisseur n’est pas « est-ce écologique ? » — c’est : « Y a-t-il des polymères synthétiques particulaires dans la formulation, et sont-ils conformes au règlement UE 2023/2055 ? » Une FDS bien rédigée (section 3, composition) doit lister les polymères. Si ce n’est pas le cas, demandez la fiche technique complète.
Critères concrets à intégrer dans vos cahiers des charges :
- Absence de microplastiques ajoutés intentionnellement (conformité règlement UE 2023/2055)
- Écolabel NF Environnement ou Ecocert — ces référentiels excluent les polymères particulaires non biodégradables
- Conditionnement en grand volume (5 à 20 litres) pour réduire le ratio emballage/produit actif
- Emballage en HDPE recyclé ou rechargeable
💡 Notre conseil
Les écolabels NF Environnement et EU Ecolabel pour les nettoyants de surface excluent déjà les polymères non biodégradables et les microplastiques intentionnels. Passer à des gammes labellisées est la voie la plus directe pour être conforme sans avoir à éplucher chaque FDS. La rubrique méthodes hygiène de ruedelhygiene.fr référence les produits certifiés adaptés aux usages professionnels.
Gérer le parc de microfibres différemment
Supprimer la microfibre n’est pas réaliste — elle reste irremplaçable pour le nettoyage sans produit chimique des vitres, des surfaces lisses et des équipements médicalisés. La stratégie efficace combine trois actions :
Équiper les machines à laver du dépôt de sacs filtrants à fibres (mailles 100 à 150 microns). Coût : 20 à 40 € par sac, durée de vie 200 lavages. Retenir jusqu’à 86 % des fibres libérées selon les tests indépendants.
Les microfibres à grammage élevé (300 g/m² et plus) avec coutures surfilées libèrent moins de fibres et durent plus longtemps. Le coût initial est supérieur de 20 à 30 % mais la durée de vie double.
Les lavettes en coton biologique (label GOTS) ou en chanvre sont moins performantes sur les vitres mais conviennent au dépoussiérage de bureau et aux sanitaires. Elles génèrent des fibres cellulosiques biodégradables, pas des microplastiques.
Les cires et protecteurs de sol : un point souvent négligé
Les dispersions acryliques utilisées pour protéger et faire briller les sols en PVC, linoléum ou béton ciré sont composées de polyacrylates en émulsion aqueuse. À chaque passage d’autolaveuse ou de monobrosse avec abrasif, une partie de ce film protecteur se fragmente en particules micrométriques entraînées dans les eaux de rinçage.
C’est un usage souvent invisible dans les bilans environnementaux des entreprises de nettoyage. Quelques pistes pour réduire l’impact :
- Choisir des cires à base de cires naturelles (carnauba, candelilla) ou de bio-polyuréthane pour les contrats à exigences environnementales élevées
- Optimiser la fréquence de décapage — chaque décapage total relargue davantage de polymères qu’un entretien régulier bien conduit
- Récupérer les eaux de décapage dans un bac avant rejet au réseau, sur les chantiers sensibles (établissements de santé, sites alimentaires)
Sur les sols plastique (PVC, dalle vinyle), vérifier que le nettoyant utilisé est compatible avec le matériau pour éviter la dégradation accélérée de la surface elle-même, source secondaire de microplastiques par abrasion.
Calculer le coût à l’usage : l’argument économique des alternatives
Passer à des formules sans microplastiques ou à des conditionnements éco-conçus est souvent perçu comme un surcoût. La réalité est plus nuancée. Voici un calcul type pour un nettoyant sol polyvalent concentré :
| Paramètre | Produit standard (bidon 5L) | Produit écolabel concentré (bidon 10L) |
|---|---|---|
| Prix achat HT | 18 € | 42 € |
| Dilution recommandée | 1:40 (25 ml/litre) | 1:100 (10 ml/litre) |
| Litres de solution prêts à l’emploi | 200 L | 1 000 L |
| Coût à l’usage (€/litre solution) | 0,09 € | 0,042 € |
| Emballage plastique généré | 1 bidon pour 200 L | 1 bidon pour 1 000 L |
Le surcoût à l’achat du produit écolabel concentré est largement absorbé par le taux de dilution plus élevé. Le coût à l’usage est divisé par deux, et le volume d’emballage plastique par cinq. C’est un argument direct pour les appels d’offres avec critères environnementaux pondérés.
÷5
Volume d’emballage plastique généré en passant d’un nettoyant standard à un concentré écolabel, à surface traitée équivalente
Intégrer la réduction des microplastiques dans votre plan de nettoyage
Un plan de nettoyage bien construit identifie les produits, les dilutions, les supports et les fréquences. Y ajouter une colonne « statut microplastiques » (conforme REACH / à remplacer / alternatif disponible) ne prend que quelques heures et vous positionne favorablement sur les marchés publics et privés à exigences environnementales.
Concrètement, voici la séquence à suivre lors du prochain renouvellement de gamme :
- Lister tous les produits d’entretien actuellement utilisés par site
- Demander aux fournisseurs les FDS à jour et les déclarations de conformité au règlement UE 2023/2055
- Identifier les produits contenant des polymères particulaires ou du silicone non biodégradable
- Remplacer en priorité les abrasifs et les cires acryliques sur les sites avec contrainte environnementale forte (écoles, EHPAD, sites alimentaires)
- Tracer les remplacements dans votre documentation HACCP si vous intervenez dans des établissements alimentaires — l’arrêté du 21/12/2009 impose la traçabilité des produits de nettoyage et de désinfection utilisés
| ✅ Avantages des alternatives sans microplastiques | ❌ Points de vigilance |
|---|---|
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Questions fréquentes
Les chiffons en microfibre sont-ils interdits à cause des microplastiques ?
Non, les chiffons en microfibre ne sont pas interdits en France ni dans l’UE. La réglementation actuelle (règlement UE 2023/2055) vise les microplastiques intentionnellement ajoutés dans les formulations, pas les textiles. La microfibre reste autorisée, mais les professionnels sont encouragés à filtrer les eaux de lavage et à choisir des microfibres à faible émission de fibres. Des discussions réglementaires sur les textiles synthétiques sont en cours au niveau européen mais n’ont pas encore abouti à des interdictions.
Comment vérifier qu’un produit nettoyant est exempt de microplastiques intentionnels ?
Demandez au fournisseur la fiche de données sécurité (FDS) complète et la déclaration de conformité au règlement UE 2023/2055 sur les microplastiques. Dans la FDS, la section 3 (composition) liste les polymères présents. Les termes à repérer : polyéthylène (PE), polypropylène (PP), polyacrylate, polysiloxane (silicone particulaire). Les produits portant un écolabel NF Environnement ou EU Ecolabel excluent ces substances par définition de leur cahier des charges.
Quelle différence entre un nettoyant plastique sans silicone et un nettoyant sans microplastiques ?
Un nettoyant plastique sans silicone est simplement exempt de polysiloxanes — il peut contenir d’autres polymères synthétiques particulaires. Un nettoyant sans microplastiques intentionnels est conforme au règlement UE 2023/2055, qui couvre l’ensemble des polymères synthétiques particulaires, pas seulement le silicone. Pour une conformité complète, il faut exiger les deux garanties ou opter pour un produit écolabellisé dont le cahier des charges exclut tous les polymères non biodégradables.
Les cires de sol acryliques sont-elles concernées par la réglementation sur les microplastiques ?
Oui. Les dispersions acryliques utilisées dans les cires de sol contiennent des polyacrylates en suspension, qui entrent dans le champ de la restriction REACH sur les microplastiques (règlement UE 2023/2055). Le calendrier de mise en conformité varie selon la catégorie de produit, mais les formulations à base de polyacrylates non biodégradables devront être reformulées ou retirées du marché entre 2027 et 2035. Les alternatives à base de cires naturelles ou de bio-polyuréthane existent déjà sur le marché professionnel.
Est-ce qu’un produit d’entretien écolabellisé garantit l’absence totale de microplastiques ?
Les écolabels NF Environnement et EU Ecolabel pour les nettoyants de surfaces dures excluent les polymères synthétiques non biodégradables et non biodisponibles, ce qui couvre de fait les microplastiques intentionnels. Ils ne garantissent pas l’absence de microplastiques secondaires générés par l’abrasion des surfaces ou des emballages lors de l’usage. Pour une démarche complète, la certification écolabel doit être complétée par un choix d’emballages en HDPE recyclé et par la gestion des fibres textiles au lavage.